Intérieur d'un bol noir en cours de kintsugi, lignes de laque rouge vif suivant les cassures jusqu'au bord, posé sur une natte de bambou

Pourquoi les lignes d'un kintsugi sont rouges avant d'être dorées

Julien Salut

Pourquoi les lignes d'un kintsugi sont rouges avant d'être dorées

Sur un bol en cours de restauration, les cassures sont rouge vif. Ce rouge n'est pas une finition : c'est la laque bengara, la dernière couche avant l'or.

Une pièce en cours, pas une pièce finie

Si vous voyez passer une photo de bol aux cassures rouge vif, vous pouvez vous demander si la pièce est terminée, et si le kintsugi peut être rouge. La réponse tient en une phrase : cette pièce n'est pas finie. Le rouge que vous voyez est une couche de laque, la dernière avant la poudre d'or.

Dans cet article, je vous explique ce qu'est cette laque rouge, ce qu'il y a dessous, pourquoi elle vient juste avant l'or, et ce que cela change pour vous si vous me confiez une pièce. Les photos montrent un même bol noir, photographié à deux moments de sa restauration : lignes rouges, puis lignes d'or.

Intérieur d'un bol noir en cours de kintsugi, lignes de laque rouge vif suivant les cassures jusqu'au bord, posé sur une natte de bambou
L'intérieur du bol au stade de la laque rouge : les cassures sont couvertes, l'or n'est pas encore posé.

Ce qu'est le bengara

La laque rouge du kintsugi s'appelle bengara-urushi (弁柄漆). C'est de la laque urushi, la sève de l'arbre à laque, teintée au bengara, un pigment rouge à base d'oxyde de fer.

Le dictionnaire JAANUS, le dictionnaire en ligne de la terminologie de l'architecture et de l'histoire de l'art japonaises, aujourd'hui hébergé par l'université Columbia, le décrit ainsi : un pigment de terre rouge, d'un rouge vif tirant sur le pourpre, dont l'ingrédient principal est l'oxyde de fer. Il existe à l'état naturel sous la forme du minéral hématite, ou s'obtient en chauffant du sulfate ferreux, et sa teinte varie selon la méthode de chauffe. Le même dictionnaire précise que le bengara résiste à la lumière du soleil, à l'air, à la chaleur et aux alcalis, et que son nom viendrait d'un oxyde de fer rouge apporté au Japon depuis la province indienne du Bengale au XVIe siècle.

Son usage dans la laque n'a rien de récent. Toujours selon JAANUS, on a retrouvé du bengara dans des laques de la période Jōmon, et il a été largement employé comme colorant rouge de la laque à l'époque d'Edo. Le principe est simple : en ajoutant un pigment à base de fer à la laque transparente, on obtient une laque colorée. C'est exactement ce que j'emploie, et c'est ce que je décris sur la page des matériaux du kintsugi : une laque urushi teintée à l'oxyde de fer rouge.

Avant le rouge, le noir

Le rouge n'est pas la première couche. Quand les morceaux sont assemblés et que les manques sont comblés, la ligne de cassure reçoit d'abord des couches de fondation. La première laque de finition est noire : le roiro-urushi (呂色漆), une laque noire raffinée que j'applique pour sceller la fracture. Elle se pose au pinceau, en couches très fines : trop chargée, la laque ride en durcissant et tout est à reprendre. Entre deux couches, la pièce retourne au muro, l'armoire humide où la laque durcit.

Puis vient le ponçage à l'eau. Je polis chaque strate pour obtenir une ligne douce au doigt, sans aspérité. De tous les gestes faits à la main, c'est le plus lent, et c'est lui qu'on retrouve sous l'or : un défaut de ponçage ne disparaît pas à la dorure. Ce n'est qu'une fois ce travail fait que la ligne reçoit le rouge.

Pendant ma formation de 5 jours, cet ordre est celui des journées elles-mêmes : le troisième jour est consacré à la laque noire roiro, le quatrième au ponçage à l'eau, le cinquième à la laque rouge bengara et à l'or.

Extérieur d'un bol noir en cours de kintsugi, deux lignes de laque rouge vif formant un V du bord vers le pied, posé sur une natte de bambou
Le même bol vu de l'extérieur, au stade de la laque rouge.

Pourquoi le rouge juste avant l'or

Dans mon atelier, l'or n'est pas peint. Il est déposé en poudre sur une laque encore fraîche, et c'est la laque qui le retient en durcissant. Ce geste est celui du maki-e (蒔絵), littéralement « image semée ». JAANUS le définit comme une technique de décor de la laque, née à l'époque de Heian, dans laquelle les motifs sont obtenus en semant une poudre de métal ou de couleur dans la laque molle. Parmi les poudres citées figurent l'or et l'argent, et parmi les outils le funzutsu, un tube de bambou garni d'une gaze qui sert à déposer la poudre.

La laque bengara est cette dernière couche « molle ». Je la pose en ligne fine sur la cassure, et pendant qu'elle est encore légèrement collante, je dépose la poudre d'or au pinceau. Le temps dont je dispose pour dorer se mesure en heures, jamais en jours. Si je le laisse passer, la laque est devenue trop dure pour retenir l'or, et je repose une fine couche de bengara avant de dorer à nouveau.

Pourquoi du rouge plutôt qu'une autre couleur sous l'or ? Sur la page de ma technique étape par étape, j'écris que cette couche rouge « donnera au futur métal sa chaleur et sa profondeur », et j'y appelle le bengara « l'âme du kintsugi ».

Une fois l'or déposé, la pièce retourne une dernière fois au muro, puis vient le polissage, qui révèle la ligne. Je l'ai décrit dans l'article sur le polissage final du kintsugi.

Intérieur du même bol noir après la pose de l'or, lignes dorées suivant les cassures et passant par-dessus le bord, posé sur une table en bois
Le même intérieur, une fois l'or posé sur la laque rouge.

Ce que cela change pour vous

Si vous me confiez une pièce, le rouge arrive très tard dans le calendrier. Une restauration dure 3 mois minimum, et la plus grande partie de ce temps est de l'attente : le travail à la main représente 8 à 15 heures, le reste est le temps de la laque, qui durcit au muro entre chaque couche. J'ai détaillé ce calendrier dans l'article sur la durée d'une restauration kintsugi. Quand la ligne devient rouge, la fin est proche : il reste l'or, un dernier séchage et le polissage.

Trois choses à retenir :

  • Sur une pièce dorée, le rouge est une étape, pas la finition. Sur une pièce destinée à l'or, la ligne rouge disparaît sous la poudre.
  • La laque seule existe aussi. La réparation sans métal s'appelle urushi-tsugi (漆継ぎ) : une cicatrice sobre, noire ou rouge. Le formulaire de devis propose le kintsugi à l'or pur, le kintsugi à l'urushi noir, l'argent, le cuivre, la restauration invisible, et une case « À discuter ensemble » pour tout autre souhait.
  • Le rouge vient après le gros du travail. Assemblage, comblements, laque noire, ponçages : tout cela précède la ligne rouge. Une photo de pièce rouge montre une restauration presque achevée.
Extérieur du même bol noir après la pose de l'or, deux lignes dorées en V du bord vers le pied, posé sur une table en bois
Le même extérieur, lignes dorées : les deux lignes rouges de la deuxième photo, une fois l'or posé.

Le vocabulaire, en deux mots

Pour vous y retrouver dans un devis ou dans une conversation d'atelier : roiro-urushi, la laque noire qui prépare et lisse la ligne avant la finition ; bengara-urushi, la laque rouge à l'oxyde de fer, ultime couche, celle qui reçoit l'or ; maki-e, le geste de semer la poudre sur la laque fraîche. Les autres termes sont réunis sur la page du vocabulaire du kintsugi.

Questions fréquentes

Une pièce de kintsugi aux lignes rouges est-elle terminée ?

Non. La laque rouge bengara est la dernière couche posée avant l'or. Une pièce aux lignes rouges est une pièce en cours : l'or vient ensuite, puis un dernier passage au muro et le polissage.

Pourquoi poser une laque rouge sous l'or du kintsugi ?

Parce que c'est sur cette ligne de laque encore fraîche que la poudre d'or se fixe : la poudre est semée au pinceau tant que la laque colle encore. Dans mon atelier, cette couche rouge donne aussi au métal sa chaleur et sa profondeur.

Peut-on garder une ligne rouge ou noire, sans or ?

Oui pour une ligne noire : choisissez « Kintsugi Urushi noir » dans le formulaire de devis. Pour une ligne rouge, choisissez « À discuter ensemble » et je vous dirai ce qui est possible sur votre pièce.

Faire restaurer votre pièce

Une pièce cassée ? Envoyez-moi quelques photos par le formulaire de devis. Je vous réponds sous 5 jours ouvrés, avec les techniques proposées et le délai.

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Sources

  • JAANUS (Japanese Architecture and Art Net Users System), entrée « bengara 弁柄 », Media Center for Art History, université Columbia : https://projects.mcah.columbia.edu/jaanus/record/bengara
  • JAANUS, entrée « maki-e 蒔絵 » : https://projects.mcah.columbia.edu/jaanus/record/makie
  • JAANUS, entrée « urushi 漆 » (laque colorée par ajout d'un pigment à base de fer) : https://aisf.or.jp/~jaanus/deta/u/urushi.htm

Photos © Thé-Ōlogy

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