Le Yobitsugi : assembler deux céramiques différentes

Le Yobitsugi : assembler deux céramiques différentes

Julien Salut

Le Yobitsugi : assembler deux céramiques différentes

Quand il manque un fragment à une pièce, je ne le recrée pas à l'identique — je le remplace par un morceau prélevé sur une autre céramique. C'est le Yobitsugi, une des techniques que je pratique à l'atelier Mikazukidō.

Qu'est-ce que le Yobitsugi

Le Yobitsugi désigne une réparation kintsugi qui assemble un fragment manquant avec un morceau prélevé sur une céramique différente — une autre terre, un autre glaçage, parfois une autre époque. La différence avec le kintsugi le plus courant est là : dans une réparation classique, je recolle les morceaux d'un seul et même objet cassé, avec de la laque urushi et de l'or. Dans un Yobitsugi, le fragment d'origine a disparu. Il faut le remplacer par un morceau étranger à la pièce.

Le résultat ne cherche pas à masquer cette différence. La jonction dorée souligne au contraire que deux origines distinctes se rejoignent dans un seul objet : une terre plus sombre à côté d'une terre plus claire, un glaçage craquelé à côté d'un émail lisse. C'est une réparation qui montre ce qu'elle a fait, pas une reconstitution qui l'efface.

Gros plan sur une veine dorée en relief sur un bol en céramique réparé au Kintsugi, lumière rasante
Un chawan réparé en Yobitsugi : la jonction dorée relie deux terres différentes.

Comment je procède, à l'atelier Mikazukidō

Je travaille en Hon-Urushi : laque végétale urushi véritable, or 24 carats, aucun kit résine époxy ni poudre laiton. Pour un Yobitsugi, la première étape n'est pas la laque, c'est le choix du fragment donneur. Il doit correspondre à la courbe et à l'épaisseur de la pièce à compléter — une céramique trop fine ou trop bombée à cet endroit ne tient pas la jonction dans la durée.

Une fois l'ajustement validé à sec, je prépare la laque : du kokuso pour combler les écarts de volume, du sabi pour affiner le joint. Le fragment est collé, puis la pièce part en séchage dans le muro, la chambre humide où l'urushi polymérise — l'étape que je détaille dans l'article sur le séchage en Muro. Après plusieurs semaines, je ponce et polis la jonction avant d'appliquer l'or pur au pinceau.

Deux céramiques brisées de formes différentes posées sur l'établi avant restauration
Deux céramiques brisées, chacune analysée avant sa restauration à l'atelier Mikazukidō.

Quelles pièces se prêtent au Yobitsugi

Je vois surtout deux cas. Un bol ou un chawan auquel il manque un éclat, sans que le morceau d'origine ait été conservé — le Yobitsugi devient alors la seule option de réparation, avant même d'être un choix esthétique. Et des pièces de collection dépareillées, où l'on choisit délibérément d'assembler deux céramiques d'ateliers ou de périodes différentes pour créer un objet qui n'existait pas avant la réparation.

Dans les deux cas, chaque Yobitsugi reste unique. Le fragment donneur ne se répète jamais à l'identique d'une pièce à l'autre, en teinte comme en épaisseur — ce que je répare ne se refait pas deux fois de la même façon. C'est un principe que je retrouve dans ma présentation générale du kintsugi.

Faire réparer une pièce en Yobitsugi

Chaque restauration se fait sur devis : j'ai besoin de photos de la pièce et du manque à combler pour évaluer si un Yobitsugi est possible et trouver un fragment donneur compatible. Le délai va de 4 à 8 semaines selon le temps de séchage nécessaire en muro, et chaque pièce restaurée repart avec un certificat d'authenticité. Pour qui veut apprendre le geste plutôt que confier sa pièce, je donne aussi une formation de 5 jours, à 900 €, centrée sur la technique Hon-Urushi.

Voir les pièces restaurées en kintsugi · Chawan Shino Momoyama restauré

Photos © THÉ·ŌLOGY
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