Entretien d'un kintsugi : laver, ranger et utiliser une pièce réparée
Julien SalutEntretien d'un kintsugi : laver, ranger et utiliser une pièce réparée
Votre bol revient de l'atelier, la ligne d'or a remplacé la cassure. Reste une question : comment vivre avec lui au quotidien sans abîmer la réparation ?
Peut-on encore s'en servir ?
C'est l'une des questions de la FAQ de mon atelier : ma pièce peut-elle servir après la restauration ? La réponse courte : oui. Une restauration à la laque urushi véritable, la laque naturelle tirée de la sève de l'arbre à laque, est faite pour reprendre sa place sur la table. Une fois la réparation terminée, la laque urushi, entièrement polymérisée (durcie à cœur), est devenue inerte.
La réponse longue tient en quelques gestes. Ils ne compliquent pas la vie, mais ils comptent, parce qu'une ligne de kintsugi n'est pas faite de la même matière que la céramique qui l'entoure. Elle réagit à la chaleur, à la lumière, aux frottements. Voici ce que je conseille, et pourquoi.

Ce dont la ligne est faite
Pour comprendre l'entretien, il faut savoir ce qu'il y a sous l'or. Dans une restauration kintsugi, la solidité vient entièrement de la laque : collage des fragments, comblement des manques, couches successives séchées en chambre humide, le muro. L'or n'arrive qu'à la toute fin. C'est une poudre déposée sur une dernière ligne de laque fraîche, puis polie. Sur une pièce terminée, vous touchez donc une très fine couche de métal posée sur plusieurs couches de laque.
L'or que j'emploie est de l'or pur, 24 carats. La Royal Society of Chemistry le décrit comme un métal chimiquement peu réactif, qui ne se corrode pas. C'est pour cela que la ligne garde sa couleur au fil des années, sans noircir. La même source précise un second point, moins connu : l'or 24 carats est très tendre. Toute la logique de l'entretien découle de ces deux faits. La couleur ne vous demande rien. La surface, elle, craint les frottements.

Le lavage : à la main, à l'eau tiède
Une pièce restaurée se lave à la main, à l'eau tiède. Ce que j'écarte, ce sont les produits agressifs : la chaleur et les détergents puissants abrègent la vie de la ligne de laque et d'or. Et comme l'or pur est un métal très tendre, la face grattante d'une éponge n'a rien à faire sur la ligne : un abrasif finit par la marquer.
Ce qui ne convient pas, c'est le trempage prolongé. Un lavage normal convient. Un bol oublié plusieurs jours dans l'eau, ou un pot restauré laissé dehors toute l'année sous la pluie, n'est pas l'usage pour lequel la laque a été pensée.

Si votre pièce est réparée à l'argent et non à l'or, un point s'ajoute : les produits pour argenterie et les chiffons abrasifs sont à proscrire. Je l'explique dans l'article sur le gintsugi, le kintsugi à l'argent.
Ce qui reste interdit, et pourquoi
Quatre usages restent hors de portée, même pour une réparation parfaitement faite.
- Le lave-vaisselle. Il combine la chaleur et des détergents forts : exactement ce qui use une ligne de laque.
- Le micro-ondes. Même cause que pour le lave-vaisselle : la chaleur abrège la vie de la ligne.
- Le four. Une chaleur sèche prolongée fragilise la ligne de laque avec le temps. Je le déconseille même pour un plat qui passait au four avant sa casse.
- La flamme directe. Plaque, gaz, braises : une céramique restaurée ne va plus jamais sur le feu.
Ces règles ne dépendent pas de la qualité de la restauration. Elles valent pour toute réparation à la laque, et aussi pour une pièce recollée à la résine époxy. J'ai comparé les deux méthodes point par point dans mon article sur la laque face à la résine.
Lumière et humidité : ce qu'en disent les conservateurs
Reste la place où vous exposez la pièce. Dans un article de référence pour les restaurateurs de laques d'Asie, publié en 1998 dans le Journal of the American Institute for Conservation, Marianne Webb désigne deux facteurs principaux de dégradation : la lumière et l'humidité relative de l'air, la température jouant aussi un rôle.
Une étude publiée en 2016 dans Studies in Conservation par J. Thei, S. Rivers et A. C. Taylor décrit le mécanisme sur la laque japonaise : la dégradation par la lumière, combinée aux variations d'humidité, fait apparaître des microfissures. La surface perd d'abord son brillant, puis finit par se perdre.
Ces travaux portent sur la laque conservée dans les musées, pas sur une ligne de kintsugi. Mais la matière est la même. J'en tire une règle simple : une pièce restaurée ne vit pas toute l'année en plein soleil, sur le rebord d'une fenêtre ou derrière une vitrine exposée au sud. Mieux vaut une étagère à l'abri du soleil direct.

Couverts, piles et frottements
L'or pur étant tendre, ce sont les contacts durs et répétés qui risquent de marquer une ligne : une cuillère en métal qu'on fait tourner au fond d'un bol, un couteau qui racle une assiette réparée au milieu. Pour limiter ce risque, une cuillère en bois ou en bambou convient mieux pour un bol à thé ou une tasse, et une assiette dont la ligne traverse le centre se prête mieux à un service où l'on ne coupe pas dedans.
Même logique au rangement : si la ligne passe sous le pied, comme sur le bol noir photographié plus haut, évitez de faire glisser la pièce sur une surface rugueuse et de l'empiler sans protection sous d'autres céramiques. Pour limiter ce frottement, glissez un tissu entre deux pièces.
Si la ligne s'abîme
Une restauration au kintsugi se reprend. Si un choc fait sauter un éclat, si la ligne se raye ou se décolle à un endroit, la pièce peut revenir à l'atelier. Le formulaire de devis prévoit d'ailleurs ce cas : parmi les types de dommages, vous pouvez cocher « Kintsugi antérieur défaillant ». Je vous réponds sous 5 jours ouvrés, avec la technique proposée et le délai estimé.
Ce que je vous demande, en revanche, c'est de ne pas recoller vous-même à la colle forte. Pour reprendre une pièce déjà collée ainsi, il faut d'abord retirer entièrement l'ancienne colle avant de revenir à la laque. C'est plus long, et ce n'est pas toujours possible.
Gardez enfin le certificat d'authenticité qui accompagne chaque restauration. On y lit la laque utilisée, le titre de l'or, la technique choisie et la durée de la restauration. C'est la carte d'identité de la réparation : si la pièce revient un jour, ou change de mains, tout ce qui a été posé y est écrit.

Questions fréquentes
Peut-on mettre une pièce kintsugi au lave-vaisselle ?
Non. La chaleur et les détergents d'un lave-vaisselle raccourcissent la durée de vie de la ligne de laque et d'or. Lavez-la à la main, à l'eau tiède.
Peut-on boire et manger dans un bol réparé au kintsugi ?
Une fois la laque urushi véritable entièrement polymérisée, elle devient inerte, et la pièce retrouve son usage au quotidien. Elle se lave alors à la main, sans trempage prolongé, et ne va ni au micro-ondes ni au four.
L'or d'un kintsugi s'use-t-il avec le temps ?
L'or pur ne s'oxyde pas et garde sa couleur. C'est en revanche un métal très tendre : les frottements répétés d'un objet dur ou d'une surface abrasive peuvent le marquer. Si une ligne est abîmée, envoyez-moi des photos.
Faire restaurer une pièce
Avant de confier un objet, lisez ce que je refuse de réparer sur la page les limites du kintsugi.
Une pièce cassée ? Envoyez-moi quelques photos par le formulaire de devis.
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Sources
- Royal Society of Chemistry, Periodic Table, « Gold » : https://periodic-table.rsc.org/element/79/gold
- Marianne Webb, « Methods and Materials for Filling Losses on Lacquer Objects », Journal of the American Institute for Conservation, vol. 37, n° 1, 1998, p. 117-133 : https://cool.culturalheritage.org/jaic/articles/jaic37-01-009.html
- J. Thei, S. Rivers, A. C. Taylor, « A preliminary examination of urushi-based conservation options for the treatment of photodegraded Japanese lacquer using scanning electron microscopy and profilometry », Studies in Conservation, vol. 61, 2016, p. 131-148 : https://spiral.imperial.ac.uk/handle/10044/1/43674
Photos © Thé-Ōlogy