L'or dans le kintsugi : ce qu'il signifie au Japon
Julien SalutL'or dans le kintsugi : ce qu'il signifie au Japon
Au Japon, l'or a servi à la fois la prière et le pouvoir. Le kintsugi en garde une troisième idée, plus modeste : marquer l'endroit où un objet a été réparé.
Pourquoi de l'or sur une cassure
Dans le kintsugi, l'or ne sert pas à rendre un bol plus riche qu'il n'était. Il indique l'endroit exact où la céramique s'est rompue et où elle a été recollée à la laque urushi. Le mot le dit : 金継ぎ, kin pour l'or, tsugi pour la jointure. Une jointure d'or.
La question de la symbolique se pose parce que l'or, au Japon, porte deux histoires presque opposées. Celle des temples, où il reçoit la lumière. Celle des seigneurs de guerre, où il montre la puissance. Le monde du thé, d'où vient le kintsugi, s'est construit en partie contre la seconde. Comprendre ce que dit la ligne dorée d'un bol réparé, c'est voir comment elle se place entre les deux.
L'or des temples : recevoir la lumière
Dans le bouddhisme japonais, l'or est d'abord la couleur des statues et des autels. Le Konjiki-dō du temple Chūson-ji, à Hiraizumi, achevé en 1124, est une petite salle entièrement couverte de feuille d'or, à l'intérieur comme à l'extérieur. Plus tard, à Kyoto, le Kinkaku-ji, le Pavillon d'or construit à la fin du XIVᵉ siècle pour le shogun Ashikaga Yoshimitsu, porte de la feuille d'or sur ses étages supérieurs.
Dans ces lieux, l'or n'est pas une décoration au sens où on l'entend en Europe. Une salle de temple est sombre. L'or y capte le peu de lumière qui entre et la renvoie. L'écrivain Jun'ichirō Tanizaki décrit précisément cet effet dans Éloge de l'ombre : la laque et l'or ne prennent leur sens que dans la pénombre. J'en ai parlé à propos du clair-obscur dans la préparation du thé.
L'or du pouvoir, et la réponse du thé
À la fin du XVIᵉ siècle, Toyotomi Hideyoshi fait construire un pavillon de thé démontable aux murs, au plafond et aux ustensiles recouverts d'or. Il le fait monter en 1586 au palais impérial pour y servir le thé. C'est l'usage le plus connu de l'or comme démonstration de puissance.
À la même époque, Sen no Rikyū, son maître de thé, pousse la cérémonie du thé (chanoyu) dans la direction inverse : des salles de deux tatamis, des murs de terre, des bols de céramique simples, souvent locaux. Le Tai-an, la salle de thé qu'on lui attribue, en est l'exemple encore debout. Le thé du wabi refuse l'or qui s'affiche.
Le kintsugi est né dans ce monde-là, celui des amateurs de thé qui tenaient à leurs bols. Le récit le plus souvent cité le fait remonter au XVᵉ siècle, à un bol de shogun cassé et mal réparé. Ce qui compte pour la symbolique : la réparation à l'or vient d'un milieu qui se méfiait de l'or ostentatoire.
Ce que l'or devient sur un bol réparé
Sur une pièce restaurée, l'or est la dernière couche d'un travail fait presque entièrement de laque. La structure tient grâce à l'urushi : collage, comblement, couches successives, séchage en chambre humide. La poudre d'or 24 carats se dépose seulement à la fin, sur une ligne de laque encore fraîche, puis se polit. Le détail de ce geste est dans mon article sur la poudre d'or 24 carats.
La quantité d'or est faible et le tracé n'est pas choisi : il suit la fracture réelle. On est loin du pavillon d'or de Hideyoshi. L'or ne couvre pas l'objet, il le souligne à un seul endroit. Et le bol continue de servir au quotidien, ce qui le rapproche davantage de la salle de deux tatamis que du palais.

Pourquoi l'or et pas un autre métal
Il y a une raison matérielle, qui précède la symbolique : l'or pur ne s'oxyde pas. Une ligne d'or 24 carats garde la même couleur au fil des années. Une poudre de laiton, alliage de cuivre et de zinc, ternit avec le temps. C'est pour cela que je n'emploie pas de laiton sur les restaurations.
L'argent existe aussi en kintsugi, sous le nom de gintsugi. Lui se patine : il part clair et s'assombrit. C'est un autre choix esthétique, que je propose sur demande. L'or, lui, est le métal qui ne bouge pas. Sur un objet qui a déjà changé une fois, en se brisant, cette stabilité a un sens.

Ce que je ne fais pas dire à l'or
On lit souvent que l'or du kintsugi « transforme la blessure en richesse ». Je préfère une lecture plus simple. La ligne dorée dit deux choses vérifiables : cet objet s'est cassé, et quelqu'un a pris le temps de le réparer correctement. Le prix de la poudre d'or et les semaines de séchage de la laque font partie de ce message. Une ligne dorée peinte sur de la colle ne dit pas la même chose, même si elle y ressemble.
Si vous voulez lire les étapes complètes, de la pose des fragments au polissage, elles sont détaillées sur ma page kintsugi étape par étape. Et pour le moment où l'or apparaît, celui du polissage final.
Questions fréquentes
Pourquoi le kintsugi utilise-t-il de l'or ?
L'or 24 carats ne s'oxyde pas et garde sa couleur dans le temps. Il marque l'endroit de la réparation sans le cacher. La solidité, elle, vient de la laque urushi posée dessous.
Que signifie le mot kintsugi ?
金継ぎ associe kin, l'or, et tsugi, la jointure ou le raccord. Le terme désigne une réparation à la laque dont la ligne est recouverte d'or.
Peut-on réparer au kintsugi avec un autre métal que l'or ?
Oui. L'argent (gintsugi) se patine et s'assombrit avec les années. On peut aussi laisser la laque noire visible, sans métal. Je propose ces finitions sur devis.
Voir l'or sur une pièce restaurée
Les pièces restaurées à l'atelier Mikazukidō sont réunies dans la collection Artisanat d'art et kintsugi. Le chawan Shino Momoyama restauré à l'or 24 carats montre bien comment la ligne suit une casse en plusieurs morceaux. Avant de confier une pièce, la page sur les limites du kintsugi vous dit ce qui se répare et ce qui ne se répare pas.
Photos © THÉ·ŌLOGY